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Claude Thiell : Le piano sans moderato (Républicain Lorrain mai 1996)

Installé comme facteur de pianos à Metz et à Forbach, Claude Thiell aime trop les beaux instruments pour ne pas combattre les outrages qui les blessent.

A cinq ans, à l’âge des premiers lego, il fabriquait son premier piano, en miniature. L’objet conçu selon les règles de l’art a disparu au grand dam de son créateur.
Sans doute pour pallier cette douloureuse absence, Claude Thiell s’est-il lancé bien plus tard dans une collection de pianos d’enfant. Pour autant, c’est essentiellement le « grand » piano – au plein sens du terme – qui le captive.

Facteur en tournée

Pour Claude Thiell on ne dit pas « accompagné au piano » , mais « accompagné par le piano ». Une mère professeur de piano, un facteur de piano ami de la famille, la partition de sa vie était presque écrite.
Sur le plan de la pratique musicale, les bases classiques sont un peu oubliées, le goût pour le jazz a pris le dessus. Au plan technique, Claude Thiell connaît l’instrument sur le bout des doigts depuis son compagnonnage qu’il a lui-même pris en main, une sorte de tournée du facteur… de piano. « Dans cette spécialité, il n’existe pas de structure de compagnons, aussi ai-je organisé mon tour de France personnel en spécialisant mon apprentissage à chacune des étapes et au long des sept années que ça a duré : Strasbourg, Alès, Bordeaux, l’Allemagne, Nice et Paris » Cette dernière halte parisienne aura ainsi été celle consacrée à la préparation des pianos de concert, une activité aujourd’hui importante de son atelier.
Son chef d’œuvre ? Claude Thiell n’a malheureusement plus vraiment le temps de construire. Le rêve pour un facteur serait de fabriquer son propre piano qui porterai son nom, les plans en sont quasiment aboutis, mais il confesse « j’ai perdu espoir de pouvoir jamais le produire, c’est un luxe peu réaliste ». Il le regrette à moitié, il resterait toujours la frustration de ne pouvoir égaler la qualité du travail des plus grands facteurs comme Steinway.

Sur les traces de Liszt

Son plaisir instrumental le plus intense, c’est le piano ancien qui le lui procure, « redonner vie à un instrument vieux d’un siècle et demi, joué par les plus grands musiciens, comme Liszt par exemple dont on sait qu’il a posé ses doigts sur le Erard que je restaure. »

 

Son atelier recèle toujours quelqu’instrument à sauver. Il a appris à refabriquer chaque pièce, à restaurer les bois, les marqueteries, les vernis.
L’intérêt d’une restauration consiste non seulement à rendre à l’instrument son aspect et son usage, mais aussi à faire un travail de conservation du patrimoine. L’histoire du piano a produit des instruments très différents dans leur conception. Ainsi Claude Thiell est particulièrement comblé en possédant un merveilleux piano à soufflets conçu à l’époque où, pour avoir la musique à domicile, on a développé des automates musicaux. C’était avant l’invention du microsillon.
L’instrument comporte sans doute plus de 5000 pièces dont 500 petits tuyaux. La restauration entreprise est une œuvre gigantesque.
Autre somptueux objet que Claude Thiell répare dans son atelier dès qu’il dispose d’un peu de temps, un piano unique de 1840 élaboré par le français Erard, le meilleur facteur de l’époque. La mécanique est française, le meuble est italien et la marqueterie anglaise, tout ce qui se fait de mieux au monde dans ces domaines. Trouvé en très mauvais état, l’instrument doit être intégralement repris, point par point. Collage des bois brisés, greffe d’ivoire pour les incrustations, vernis au tampon… Pour le facteur, l’heure du vernis sonne toujours plus de deux fois. La technique du vernis au tampon est à ce point délicate qu’il faut souvent reprendre un vernis. La qualité de l’instrument ne supporte en outre aucun défaut.

La Juva 4 du piano

« Apprendre à jouer sur un piano ancien, c’est comme passer son permis de conduire sur une Juva 4 », martèle Claude Thiell. Il martèle tant et si bien qu’il lui arrive de passer à l’acte et de casser à la masse des vieux pianos dont la facture n’a guère d’intérêt et qui sont parfaitement nuisibles au bon apprentissage de la musique. Claude Thiell sait qu’il fait œuvre de salubrité publique en évinçant du marché de l’occasion des instruments périmés.
Les modèles visés sont issus de la production surabondante de la deuxième moitié du 19ème siècle, ou datent du début du 20ème. « J’en ai encore une quarantaine dans un hangar, j’en vends un de temps en temps, non pas pour jouer, mais comme pièce de collection, pour poser un pot de fleurs, » ironise-t-il.
Ce qu’il souhaite éviter avant tout, c’est de laisser sous les doigts d’une jeune pianiste un mauvais piano. Pour lui, tout jeune élève, doué ou non, a droit à un instrument de qualité, vieux de 10 à 15 ans maximum.

 

La location de piano neuf paraît de ce point de vue une bonne solution.
La circulation de pianos tragiquement nuls ne lasse pas d’inquiéter. « Dans le pays qui a inventé le piano, on accueille les rebuts des autres pays, des pianos éreintés par soixante ans d’usage intensif dans les conservatoires britanniques, ou plus grave encore, les médiocres productions importées de Chine ou de Russie qui deviennent des épaves au bout de six mois ». Cette invasion est néfaste non seulement pour les musiciens mais aussi pour la production européenne qui demeure la meilleure au monde.

Le concert se joue avant le lever de rideau

« La France et l’Allemagne ont toujours été les meilleurs fabricants de pianos, cela restera. Tous les composants de qualité sont européens », affirme Claude Thiell. Preuve en est, la marque installée à Hambourg, Steinway & Sons, reconnue par tous comme la Roll’s du piano (environ 600000 pièce). Diffuseur, préparateur de Steinway, Claude Thiell manifeste un plaisir évident à évoluer au milieu de tels instruments et au contact des plus grands musiciens qui les utilisent.
Sorti brut de l’usine, le piano doit être préparé, « enrichi », pendant au moins une quarantaine d’heures. Pour chaque concert ensuite, en fonction de l’acoustique de la salle et du touché du pianiste, il faut de nouvelles heures de préparation. Ce travail extrêmement précis, Claude Thiell l’exerce notamment au profit des pianos de l’Arsenal à l’occasion des concerts, ainsi que des enregistrements discographiques qui s’y déroulent. Ce ne sont pas les seuls pianos qu’il gratifie de ses soins.
Il veille, avec deux autres facteurs de son atelier, sur un parc de près de deux mille cinq cent instruments dont plus d’une trentaine de collectivités (écoles de musique, conservatoires…) lui ont confié l’entretien.

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